Katrin Becker/ November 20, 2020/ Allgemein/ 0Kommentare

Sans les technologies numériques, le confinement imposé par la pandémie du Covid-19 serait certainement encore plus insupportable. Grâce à elles, beaucoup d’entre nous (mais certainement pas tous !) ont pu et peuvent continuer à exercer leurs activités professionnelles par télétravail, se procurer des aliments et d’autres biens de consommation sur les sites Web, et enfin rester en contact avec les amis et parents – le tout par clic de souris, et donc sans risque d’infection.

Néanmoins, le malaise qui résulte de l’absence du contact direct avec les amis, les parents, avec autrui tout court, a mis au jour l’objectif-clé des nouvelles technologies : la virtualisation de la société. Car, de fait, la présence physique et les rencontres fortuites se sont avérées soudainement porteuses d’une dimension sociale et, en fin de compte, politique : l’espace public soudainement menacé est redevenu visible comme fondement de notre société démocratique.

Ce dernier point devrait nous interpeller particulièrement, surtout face aux appels toujours plus insistants à l’expansion de la numérisation. Nous devrions examiner de plus près ce que l’on a entrevu pendant la crise, à savoir le fait que la « présence », de plus en plus repoussée par la numérisation, joue un rôle clé dans le tissu démocratique de notre société.

Structure commune de sens

La présence de l’homme dans le monde, comme animal doué de parole, est essentiellement un rapport de représentation : les objets perçus sont représentés dans le langage. Puis la présence implique la rencontre avec les autres : pour que l’homme puisse s’engager dans un échange significatif avec eux, il doit s’accorder avec eux sur une structure commune de sens. Un tel accord semble d’autant moins évident que les conditions spatio-temporelles de notre présence sont essentiellement contingentes : nous ne pouvons pas choisir l’espace, le temps, le corps dans lequel nous sommes nés, ni avec qui nous partageons le sol d’une société. Pour assurer une vie pacifique, nous sommes donc contraints de coordonner notre vision du monde avec ceux que nous rencontrons par hasard, de convenir avec eux d’une représentation commune, inscrite dans une structure institutionnelle qui régit notre coexistence.

Une démocratie se caractérise par le fait qu’elle ancre dans son tissu institutionnel la reconnaissance de cette contingence, du caractère indisponible de la présence. L’objectif d’une démocratie est de représenter ses citoyens de manière légitime, c’est-à-dire d’assurer que la plupart d’entre eux se reconnaissent dans les valeurs, les idéaux, les idées représentés et fixés par ses institutions. Elle s’engage donc à renégocier constamment et à réduire à un dénominateur commun les idées diverses, souvent divergentes et conflictuelles, sur la vie en société.

Dans une société de plus en plus numérisée, l’espace des rencontres physiques fortuites a tendance à se rétrécir. Le télétravail élimine la nécessité de se rendre au bureau ; les achats en ligne, celle de fréquenter les centres commerciaux ou les restaurants ; l’administration numérisée, celle de se rendre dans les bâtiments publics.

Mais si les institutions se vouent à une numérisation globale, cela n’est pas seulement problématique parce qu’elles nient ainsi l’importance de la présence : elles s’attaquent à leur propre fondation, à leur propre raison d’être.

Rester vivants

Tout d’abord, la vision d’un monde numérisé pousse hors de vue tous ceux dont le rôle sociétal est nécessairement lié à la présence : soit parce qu’ils travaillent, par leurs efforts physiques, à construire le monde apparemment « dématérialisé », soit parce qu’ils en sont exclus pour d’autres raisons sociales ou économiques. L’affaiblissement de leur attachement aux institutions est la conséquence inévitable : si je ne comprends plus les prémisses de l’action des institutions, si je ne crois plus que les institutions me protègent, me représentent, moi et mes semblables, au nom de valeurs telles que la justice, l’égalité…, leur fonction est obsolète pour moi.

Mais même ceux qui souscrivent eux-mêmes à la vision d’un monde numérisé finissent par s’en détourner : s’il est possible de façonner son propre accès au monde depuis son bureau, de trouver un chez-soi idéologique incontesté dans une communauté cloud choisie de manière autonome, alors il ne semble plus nécessaire de s’accorder sur les fondements de la coexistence sociale. Cela élimine également la nécessité d’être représenté par les institutions, de faire face aux valeurs et idéaux que celles-ci mettent en scène.

Les premiers signes du dysfonctionnement du lien de représentation entre les citoyens et les institutions s’observent actuellement dans les mouvements « anti-institutionnels » tels que les « gilets jaunes » ou dans les sous-groupes des « protestation anti-Covid ». Leur attrait repose clairement sur le pouvoir de la présence organisée dans le but de rechercher de nouvelles structures – souvent identitaires – de représentation.

Un retour en arrière en matière de numérisation n’est ni possible ni souhaitable. Ses mérites dans presque tous les domaines de la vie humaine sont trop évidents. Mais si nous voulons éviter une progression de l’éloignement entre les citoyens et les institutions, ainsi que l’érosion des institutions démocratiques, alors le progrès numérique va devoir s’inscrire dans un cadre précis qui prenne en compte l’importance de la présence. Cela implique, d’une part, de donner une voix à ceux dont l’existence reste exclue du progrès technologique ; d’autre part, de garder certains processus de notre coexistence sociale dans l’espace de la présence physique.

Quiconque a donné un séminaire en ligne ou participé à une réunion Zoom avec des collègues acquiescera : dans la communication avec de petits visages qui scintillent sur l’écran, quelque chose de fondamental se perd, qui ne peut émerger que dans la lecture du langage corporel et dans la pure présence. Ce n’est qu’en gardant des espaces de rencontres fortuites, dans lesquels naît l’échange d’opinions divergentes, que les bases démocratiques, que le fondement des valeurs de notre société peuvent rester vivants. Ce fondement même doit servir de banc d’essai sur lequel devront être placées toutes les innovations numériques.

(published in Le Monde)

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